S’ouvre dans un nouvel onglet

La santé mentale des professionnels de la formation en péril… comment (ré)agir ?

Lien source de cet article.
Auteur :

La dégradation de la santé mentale au travail atteint des niveaux inédits, et le secteur de la formation n’est plus épargné. Pris en étau entre l’inflation réglementaire et une charge administrative qui empiète sur la pédagogie, celles et ceux qui transmettent les compétences donnent des signes d’essoufflement… jusqu’à envisager parfois de quitter le métier. Retour sur les chiffres du secteur et panorama des leviers pour (ré)agir. À l’échelle mondiale, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Bureau international du travail estiment que la dépression et l’anxiété font perdre chaque année 12 milliards de journées de travail, pour un coût de 1 000 milliards de dollars en perte de productivité. En France, le signal est tout aussi net. Une enquête IFOP menée en 2025 va dans le même sens : trois salariés français sur quatre déclarant avoir déjà ressenti un trouble de santé mentale lié à leur travail au cours des cinq dernières années. La 16e édition du baromètre d’Empreinte Humaine, réalisée avec Ipsos BVA et publiée le 2 juin 2026, établit que la moitié des salariés présentent désormais au moins un signe de détresse psychologique. C’est le niveau le plus élevé jamais mesuré depuis le lancement de l’étude en 2020. Près d’un tiers des actifs (32 %) se situent en zone de risque de burn-out, dont 11 % à un niveau sévère, deux fois plus qu’avant la crise sanitaire. Cette dégradation s’installe alors même que la santé mentale, érigée en Grande cause nationale en 2025, a été reconduite en 2026. La santé mentale continue de se dégrader et la visibilité politique du sujet n’a pas enrayé sa progression. La formation, une profession sous tension Longtemps perçu comme un métier porté par le sens et la relation, le secteur de la formation découvre qu’il n’est pas immunisé contre la dégradation de la santé mentale de ses représentants. Une enquête conduite début 2026 par Digiforma et la communauté OF Connect auprès de 600 professionnels du secteur, dont près de 80 % issus d’organismes de formation, dresse un tableau préoccupant. Plus des deux tiers des répondants (68,4 %) déclarent ressentir du stress au moins une fois par semaine, et plus d’un tiers tous les jours. Les symptômes ? 67,4 % font état d’une fatigue mentale importante, 59 % d’une perte de motivation, et près d’un professionnel sur deux (49,4 %) dit éprouver un sentiment d’épuisement professionnel. L’empiètement sur la sphère privée complète cet état des lieux préoccupant, puisque pour 71 % des sondés, le travail pèse significativement sur l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. Ces chiffres, issus d’une enquête déclarative menée par un acteur du secteur, n’ont évidemment pas la portée d’une étude épidémiologique mais ils convergent néanmoins avec les grands baromètres nationaux et dressent les contours concrets et tangibles d’un mal-être bien réel. Conformité et administratif : les ressorts de l’épuisement Interrogés sur l’origine de leur sentiment d’épuisement, les professionnels placent en tête les audits et contrôles (65,5 %), les évolutions réglementaires (64,6 %) et la pression administrative (63,9 %), devant la charge de travail elle-même (60,6 %). Ce n’est donc pas tant le volume d’activité qui use que le poids de la conformité, accentué par la montée en charge de Qualiopi (certification qualité obligatoire depuis 2022 pour accéder aux fonds publics et mutualisés) et des obligations de traçabilité.La conséquence la plus corrosive relève d’un sentiment de dépossession. Le temps absorbé par la mise en conformité est autant de temps soustrait à la pédagogie, c’est-à-dire au coeur de métier et à sa source de sens. À l’échelle nationale, le baromètre Empreinte Humaine donne la mesure de ce ressenti. 60 % des salariés ont le sentiment d’être de « simples exécutants » et 51 % affirment manquer de temps pour faire un travail de qualité. Cette érosion débouche logiquement sur une tentation de départ. Près d’un professionnel sur deux (46,6 %) déclare avoir déjà envisagé de quitter le secteur pour des raisons liées au stress ou à la charge mentale. Un signal inquiétant pour une filière qui peine déjà à fidéliser. La reconnaissance, elle aussi, fait souvent défaut. Si les répondants se sentent soutenus par leurs proches et leurs collègues, la relation avec la direction ou les donneurs d’ordres obtient la note la plus basse, à 5,9 sur 10. Le baromètre Empreinte Humaine souligne une autre réalité : en l’absence de reconnaissance managériale, la détresse psychologique concerne 63 % des salariés, contre 44 % lorsque cette reconnaissance est présente. (Ré)agir : la prévention comme levier managérial Face à ce tableau, les leviers existent. Les professionnels de la formation expriment d’abord une attente structurelle. Ils sont 67,9 % à réclamer en priorité un allègement de la charge administrative, et 46,8 % une meilleure rémunération. Si la première demande relève en partie des pouvoirs publics et des financeurs, une large part se joue à l’échelle de chaque organisme, soit en offrant un meilleur arsenal numérique pour alléger la charge administrative, soit en organisant la mutualisation des tâches de gestion et en développant une organisation qui sanctuarise le temps pédagogique. Mais l’outillage administratif ne suffit pas, la prévention passe aussi par les pratiques d’encadrement, comme le soulignent les recommandations internationales. Dès 2022, l’OMS plaçait la formation des dirigeants parmi ses préconisations prioritaires, afin de renforcer leur capacité à prévenir les environnements de travail délétères. Christophe Nguyen, psychologue du travail et président d’Empreinte Humaine, le confirme dans une interview vidéo. Il affirme que la prévention du burn-out commence par l’éducation aux risques et aux signaux pour s’en prémunir avant qu’il ne survienne. Sa conviction ? Plutôt que de chercher des coupables, les organisations doivent former leurs managers à des pratiques saines, de l’écoute au quotidien à la vigilance face à un collaborateur dont les horaires s’emballent. Le baromètre Empreinte Humaine révèle enfin que le chemin à parcourir est encore long. En effet, seuls 11 % des salariés disent évoluer dans un climat de sécurité psychologique élevé, où la parole se libère sans crainte et où la détresse recule nettement. Dernier levier à actionner : la solidarité. Le soutien des pairs (6,5 sur 10) et des proches (7,5 sur 10) constitue un amortisseur réel. Pour les organismes de formation, l’enjeu consiste à transformer cette entraide spontanée en ressource organisée, par des espaces d’échange entre formateurs, du codéveloppement ou des temps de régulation collective. La montée en compétences des encadrants y contribue directement, en formant dirigeants et managers à la prévention des risques psychosociaux et au pilotage d’une démarche de qualité de vie et des conditions de travail (QVCT). La santé mentale des professionnels de la formation n’est pas une fatalité. Elle est surtout le reflet d’un système à réoutiller. Tant que la conformité mobilisera l’énergie que le métier voudrait consacrer à transmettre, le risque d’épuisement demeurera. Alléger la charge qui éloigne de la pédagogie, outiller les encadrants pour qu’ils repèrent les signaux faibles : ces chantiers pourraient bien conditionner l’avenir d’une filière dont dépend la montée en compétences de toutes les autres.

Autres articles