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Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en une décennie à peine (2014-2023), les entreprises françaises ont propulsé leurs investissements formation de 71 %, atteignant le montant colossal de 27,5 milliards d’euros, soit 3,7 % de leur masse salariale[1]. Cette dynamique positive se reflète également dans l’engagement des collaborateurs, puisque 69 % d’entre eux ont le sentiment d’être acteurs de leur formation professionnelle continue[2].
Mais dans ce foisonnement, un signal préoccupant émerge. Sans rejeter complètement le désir d’apprendre, un épuisement face à la formation s’installe progressivement : la « learning fatigue » ou fatigue d’apprentissage. C’est un essoufflement face à une sollicitation permanente et un déferlement de contenus souvent déconnectés des besoins réels. Un trop-plein qui peut décourager même les plus motivés.
Face à ce constat, l’enjeu est : comment préserver cet élan d’apprentissage sans le transformer en pression supplémentaire ? Comment faire en sorte que la formation reste un levier de motivation et non une énième injonction dans un quotidien professionnel déjà saturé ?
Plus de formation, vraiment mieux ? Le défi de la pertinence
Face à l’accélération des besoins en compétences et l’évolution du cadre réglementaire, les entreprises ont eu un réflexe naturel : proposer toujours plus. Plus de formats, plus de modules, plus d’accessibilité. Une stratégie a priori pertinente pour accompagner la montée en compétences et anticiper les transformations.
Mais paradoxalement, l’intention bienveillante d’offrir choix et autonomie produit souvent l’effet inverse. Ce que l’entreprise pense communiquer (« Nous vous donnons liberté dans votre parcours ») n’est pas ce que le collaborateur reçoit (« La formation est désormais votre responsabilité »). Les catalogues pléthoriques et plateformes self-service, censés être émancipateurs, deviennent sources de pression implicite.
Résultat : un désengagement croissant, visible au-delà des frontières de l’entreprise. Symbole de cette fatigue généralisée : en 2023, le nombre de formations suivies via le CPF a chuté de 28 %, passant à 1,3 million. Ce recul est révélateur : même des formations théoriquement choisies en autonomie finissent par être délaissées, notamment sous le poids d’agendas surchargés ou de formats peu adaptés à l’individu.
Le risque est substantiel : que la formation, conçue comme levier d’épanouissement, soit réduite à une simple case à cocher dans une liste déjà trop longue.
Sacraliser le temps d’apprentissage : un impératif stratégique
Il faut le reconnaître : les collaborateurs ne peuvent absorber efficacement des formations en les glissant uniquement dans les interstices d’agendas surchargés. L’apprentissage demande un espace mental disponible, une attention que chacun mobilise différemment. Cette diversité cognitive et ces rythmes personnels ne doivent pas être sous-estimés.
Donner aux équipes les moyens réels d’apprendre signifie intégrer la formation comme une composante légitime du temps de travail, non comme une option facultative. Les organisations performantes sont celles qui valorisent le temps d’apprentissage comme un investissement stratégique, pas comme une distraction des activités « productives ».
Au-delà du volume : réinjecter du sens dans les parcours de formation
Pour contrer la fatigue d’apprentissage, la priorité est de redonner du sens aux formations proposées. Concrètement, cela implique d’adapter les parcours aux besoins spécifiques de chaque collaborateur et de communiquer les bénéfices concrets avant de présenter les contenus. La pertinence des compétences visées face aux enjeux actuels et futurs doit être démontrée, tout en protégeant des plages horaires dédiées à l’apprentissage, avec l’implication active des managers.
La valeur d’un parcours de formation ne se mesure pas au volume de contenu proposé, mais à sa capacité à projeter la théorie dans la pratique quotidienne, à respecter les capacités d’assimilation individuelles, et à s’inscrire dans une vision cohérente du développement de l’organisation.
Mais au-delà de cette pertinence stratégique, il existe une dimension encore plus fondamentale à redécouvrir : celle du plaisir intrinsèque lié à l’acte d’apprendre.
Réhabiliter le plaisir d’apprendre
Parce que l’apprentissage n’est pas qu’un acte rationnel. Il est profondément émotionnel. Ce qui suscite véritablement l’envie d’apprendre, au-delà de l’objectif final, c’est l’expérience elle-même : le plaisir de la découverte, le challenge, la satisfaction de progresser, l’ouverture à de nouvelles perspectives.
Parfois trop pensée comme purement utilitaire et comme simple réponse à un besoin, la formation est avant tout une aventure intellectuelle et humaine. Même les sujets les plus techniques, comme la sécurité, gagnent en impact lorsqu’ils dépassent l’apprentissage des gestes pour replacer ces compétences dans un contexte global et porteur de sens.
L’enjeu est donc de réinjecter de la curiosité, de l’inspiration et de la transversalité dans les parcours proposés. Offrir des contenus qui nourrissent l’esprit, qui éveillent l’intérêt, qui permettent de faire des connexions inattendues entre différents domaines.
C’est ainsi que se construit une véritable culture apprenante : non pas en présentant la formation comme une nécessité pour « rester dans la course », mais en révélant sa dimension épanouissante, tant pour l’individu que pour le collectif.
Préserver l’envie d’apprendre : l’art de doser les efforts et les ressources
La fatigue d’apprendre n’est pas une fatalité. Mais elle est un signal faible que nous aurions tort d’ignorer. Elle nous invite à adopter une approche plus durable de la formation. Une forme d’écologie de l’apprentissage : où l’on veille aux rythmes, aux équilibres, à la qualité plutôt qu’à la quantité.
Managers, RH, formateurs, dirigeants : nous avons tous un rôle à jouer pour préserver l’envie d’apprendre. Car c’est elle, au fond, le vrai carburant du développement. Et une organisation qui apprend sans s’épuiser, c’est une organisation qui avance avec confiance.
[1] Gouvernement, Annexe au projet de loi de finances pour 2025, formation professionnelle.
[2] Centre inffo, 6e édition du Baromètre de la formation et de l’emploi 2025
À propos d’Agnès Rémond
Agnès Rémond est une experte en ingénierie pédagogique et en formation linguistique, actuellement directrice pédagogique du groupe Learnation, un acteur européen majeur du digital learning. Le groupe Learnation regroupe plusieurs entités spécialisées dans la formation à distance, telles que 7Speaking, PrepMyFuture, Educastream et 1to1PROGRESS .
En tant que VP Learning, Agnès Rémond est responsable de la stratégie pédagogique du groupe, supervisant le développement et la mise en œuvre de programmes de formation innovants adaptés aux besoins des apprenants. Son rôle implique également la coordination des équipes pédagogiques et la garantie de la qualité des contenus proposés.
Forte d’une expérience significative dans le domaine de la formation professionnelle, Agnès Rémond a contribué à l’évolution des pratiques pédagogiques en intégrant des approches innovantes et en mettant en place des initiatives originales pour renforcer l’engagement des apprenants.


