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Une mesure prévoyant la minoration de 20% des financements des organismes proposant des formations en apprentissage majoritairement à distance est entrée en vigueur début juillet. En toile de fond, les acteurs du digital craignent une détérioration de leur qualité pédagogique, déjà remise en question.
Les formations digitales sont-elles dans la tourmente ? C’est ce qui semble ressortir de la dernière mesure gouvernementale, entrée en vigueur le 1er juillet dernier, après la parution dudit décret fin juin. Celle-ci prévoit la minoration de 20% des NPEC (niveaux de prise en charge) des organismes proposant plus de 80% de leurs formations en distanciel.
Depuis la loi du 5 septembre 2018, une libéralisation de l’enseignement supérieur privé à but lucratif a vu le jour, en facilitant la création d’établissements de formation à tous les niveaux de qualification, via un dispositif de financement lié à l’apprentissage. Parmi ces nouveaux organismes, nombreux sont ceux qui ont misé sur un modèle pédagogique en alternance, 100% en ligne ou hybride, en mélangeant une part de présentiel et de distanciel.
Mais cette dérégulation a ouvert la porte à une série de dérives dans de nombreux établissements. Cours peu approfondis, manque d’accompagnement et d’encadrement des étudiants, confusion sur le type de certification délivrée… Les fausses promesses se sont multipliées, laissant de plus en plus de jeunes et leurs familles dans le flou. Pour rappel, selon les données du ministère, 26% des entrées en apprentissage en post-bac correspondaient au secteur de l’enseignement supérieur privé à but lucratif, en 2022.
Cibler le distanciel et non la qualité ?
Derrière les critiques, on trouve de nombreux établissements délivrant des cours en hybride, mais d’autres sont aussi des établissements privés en présentiel. Or, selon Aurélia Bollé, “une forme d’amalgame entre la fraude et la formation à distance s’est installée, ce qui n’a fait qu’accélérer une défiance qui a pu entraîner cette annonce du gouvernement”, estime la directrice générale d’Ainoa (Association professionnelle sur la formation digitale et l’innovation pédagogique).
“Les arnaques existent dans le distanciel”, admet Jean-François Cerisier, directeur du laboratoire Techné, à l’université de Poitiers et professeur des universités en sciences de l’information et de la communication. Mais selon lui, “l’Etat confond un peu : le problème n’est pas le distanciel, mais les institutions qui proposent des formations de mauvaise qualité”.
Les formations en ligne comme source d’économies
Cette défiance s’ajoute à un contexte de restrictions budgétaires qui s’est abattu sur le monde de la formation professionnelle ces derniers mois. Depuis le début de l’année, plusieurs annonces ont confirmé un recul de l’Etat dans le financement de l’apprentissage. Réduction des aides, participation obligatoire des entreprises… Les mesures s’accumulent, et elles n’épargnent pas les organismes de formation, qui voient déjà leurs NPEC diminuer depuis plusieurs années.
La minoration de 20% des formations en distanciel devrait rapporter une trentaine de millions d’euros à l’Etat, d’après les informations des Echos. Derrière cette démarche, le gouvernement choisit de réduire les financements de formations qu’il considère comme moins coûteuses sur certains aspects. A ce titre, l’absence de locaux à financer peut supposer “des charges un peu moins élevées”, admet Baptiste Martin, président de l’Anaf (Association des apprentis de France).
Seulement, pour plusieurs acteurs interrogés, les coûts pédagogiques de la formation à distance se trouvent aussi ailleurs. “La plupart du temps, ces organismes dépensent plus pour être présents auprès des apprentis et susciter de l’engagement afin d’éviter les ruptures”, poursuit le président de l’Anaf.
La crainte d’une atteinte à la qualité
Derrière ce coup de rabot, Aurélia Bollé craint qu’in fine, les formations soient contraintes de baisser en qualité d’enseignement. Selon elle, cette baisse de financement ne pourra pas être absorbée par de nombreux organismes : “nous avons demandé à nos adhérents qui font de l’alternance à distance : tous évaluent leur marge entre 8 et 10%, mais pas 20%. Cela va mettre en risque leur organisation”, regrette-t-elle.
Et pour cause, cette minoration pourrait mettre en péril les investissements technologiques, nécessaires pour permettre l’innovation, selon la directrice d’Ainoa. “C’est indispensable pour garantir une qualité pédagogique et la progression des étudiants”, affirme-t-elle. Et “en définitive, ceux qui vont pâtir de toutes ces baisses, ce sont les apprentis”, déplore de son côté Baptiste Martin.
Un accompagnement à financer
Le centre de formation doit avant tout remplir son rôle d’accompagnement auprès des étudiants, “et non pas juste leur donner des accès à une plateforme de e-learning et leur dire ‘débrouille-toi'”, insiste Baptiste Martin. Or, cette baisse des financements pourrait bien mettre à mal la capacité des organismes de formation à investir dans des intervenants de qualité, et des dispositifs d’encadrement adaptés et performants.
“ll doit y avoir suffisamment de jalons pour qu’un suivi soit efficace”, assure Alban Margueritat, délégué national de la Fnadir. Un accompagnement d’autant plus déterminant qu’il est même inscrit dans la loi. Pour rappel, selon le Code du travail, une formation “en tout ou partie” à distance doit comprendre des évaluations pendant et à la fin du cursus. Mais aussi : “une assistance technique et pédagogique appropriée” pour accompagner les étudiants tout au long de l’année.
L’intérêt du digital pour les jeunes éloignés des campus
Plusieurs acteurs pointent aussi du doigt la pertinence des formations à distance pour certains profils d’étudiants éloignés des campus et établissements. “Il y a un enjeu d’accessibilité”, affirme Alban Margueritat, délégué général de la Fnadir (Fédération nationale des directeurs de centres de formation d’apprentis). “Les jeunes résidant en zone rurale, et qui peuvent rencontrer des problématiques de mobilité, peuvent se tourner vers ces formations en ligne”.
Sur certains métiers en tension, le digital peut aussi être une solution pour cibler ces étudiants en territoires isolés. “Il faut aussi pouvoir s’adapter et proposer des modes d’enseignement en ligne innovants pour toucher ces publics”, explique Aurélia Bollé. A ce titre, depuis 2019-2020, des campus connectés ont également vu le jour un peu partout en France pour donner une alternative en ligne aux étudiants isolés géographiquement ou éloignés des aires urbaines.
En désaccord avec cette minoration ciblée, plusieurs interlocuteurs interrogés demandent une régulation du marché du lucratif privé, sans distinction présentiel-distanciel. “L’enjeu est là”, conclut Alban Margueritat. “Nous refusons de dire que le présentiel est mieux que le distanciel. Ce qui importe, c’est le résultat final, à savoir si l’apprenti dispose de tous les prérequis pour exercer son métier”.

