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Les chiffres publiés par la Dares, le service statistique du ministère du Travail,
viennent d’être arrêtés au 31 juillet 2026. Ils décrivent la situation à fin mai, et ils
disent quelque chose de plus intéressant que la petite baisse d’ensemble dont on parle
depuis le printemps.
La moyenne, d’abord : 79 900 contrats d’apprentissage ont commencé
depuis le début de l’année, soit − 3,2 % par rapport à la même période de
2025. Un recul modéré, presque anodin. Sauf que cette moyenne additionne deux mouvements
qui vont dans des directions opposées, et que l’un des deux est brutal.
Deux apprentissages, deux trajectoires
| Entrées cumulées janvier → mai 2026 | Volume | Évolution sur un an |
|---|---|---|
| Apprentissage — enseignement secondaire (CAP, bac pro…) | 48 800 | + 7,7 % |
| Apprentissage — enseignement supérieur (BTS, licence, master…) | 31 100 | − 16,4 % |
| Total apprentissage | 79 900 | − 3,2 % |
| Contrats de professionnalisation (tous niveaux) | 31 600 | + 18,6 % |
Un sixième des contrats du supérieur a disparu en un an. Dans le même temps, le
secondaire — les CAP, les bacs pros, les niveaux que l’apprentissage historique a toujours
servis — progresse de près de huit points. Ce n’est pas une érosion générale de
l’alternance : c’est un déplacement.
Le stock, lui, suit avec le retard habituel : 970 500 personnes étaient
en contrat d’apprentissage fin mai 2026, soit − 3,7 % sur un an. Le
symbole du million d’apprentis, atteint en 2023 et brandi comme un succès de politique
publique, est passé sous la barre.
Pourquoi le supérieur décroche : le barème, tout simplement
Il n’y a pas de mystère à chercher très loin. Depuis le 8 mars 2026, l’aide versée à
l’employeur ne dépend plus seulement de la taille de l’entreprise : elle dépend aussi du
diplôme préparé. Nous avions détaillé
le barème et le coût réel d’un
apprenti ; en voici le résumé utile ici.
Pour la première année de contrat, une entreprise de moins de 250 salariés touche
5 000 € pour un apprenti au niveau bac ou en dessous, mais seulement
2 000 € pour un bac+3 à bac+5. Au-dessus de 250 salariés, l’écart se creuse
encore : 2 000 € pour un CAP contre 750 € pour un master —
et zéro si l’entreprise n’atteint pas son quota d’alternants. À quoi s’ajoute, pour toutes
les formations de niveau bac+3 et au-delà, une participation obligatoire de
750 € facturée par le CFA à l’entreprise.
Faites le calcul du point de vue d’un directeur des ressources humaines. Recruter un
apprenti en master lui rapporte 750 € d’aide et lui coûte 750 € de participation : le solde
est nul. Recruter un apprenti en bac pro lui rapporte 2 000 €. Quand un budget de
recrutement se resserre, ce genre d’écart ne se discute pas longtemps en comité de
direction. Les chiffres de la Dares sont, à trois mois de distance, la traduction
arithmétique du décret de mars.
Le grand gagnant discret : le contrat de professionnalisation
C’est la donnée qui a le plus de valeur pour un organisme de formation, et personne n’en
parle. Les entrées en contrat de professionnalisation progressent de
18,6 % sur un an, à 31 600 contrats.
Rappel utile, parce que le vocabulaire prête à confusion : les deux contrats sont des
contrats en alternance, mais ils n’ont ni le même public ni le même financeur. Le contrat
d’apprentissage vise d’abord un diplôme et concerne surtout les jeunes ; le contrat de
professionnalisation vise une qualification professionnelle, s’adresse aussi aux adultes en
reconversion, et son financement relève de l’OPCO sans les aides massives dont a bénéficié
l’apprentissage.
La ventilation par âge éclaire le mouvement. Les entrées augmentent de
12,8 % chez les moins de 26 ans et de 22,0 % chez les 26 ans et
plus. Et dans le stock, l’inversion est déjà faite : fin mai 2026, on compte
42 474 bénéficiaires de 26 ans et plus (+ 5,7 %) contre
25 131 jeunes de moins de 26 ans (− 8,0 %). Autrement dit, le contrat de
professionnalisation redevient ce qu’il était avant 2018 : un outil de reconversion pour
adultes, plus qu’une voie d’insertion pour les jeunes.
Deux décisions publiques expliquent ce retour : la suppression, en mai 2024, de l’aide à
l’embauche pour les moins de 30 ans en contrat de professionnalisation — qui a d’abord fait
chuter le dispositif — et l’arrêt du dispositif Pro-A au 1er janvier 2026, qui a
reporté vers le contrat de professionnalisation des reconversions internes qui passaient
par ailleurs.
Ce que cela représente pour un CFA : un calcul en trois lignes
Prenons un CFA qui accueille 300 apprentis, dont 180 en sections supérieures (BTS,
bachelor, mastère) et 120 en niveau bac ou infra. Appliquons-lui simplement les
tendances nationales.
Sur les sections supérieures, − 16,4 % représentent une trentaine de contrats
en moins. Si le niveau de prise en charge moyen versé par l’OPCO est de 7 500 €
par contrat et par an — ordre de grandeur courant pour un BTS tertiaire — cela fait
225 000 € de recettes annuelles en moins. Sur les sections secondaires,
+ 7,7 % ajoutent environ 9 contrats, soit, à 8 000 € de prise en charge,
72 000 € de plus. Le solde net approche − 150 000 €,
sur un budget qui, lui, n’a pas baissé : les salles, les plateaux techniques et les
formateurs sont les mêmes.
Ce calcul n’a rien d’une prédiction — un CFA bien implanté dans un bassin dynamique fera
mieux, un autre fera pire. Il sert à une seule chose : montrer qu’un écart de seize points
sur une moitié de l’activité ne se rattrape pas avec des ajustements marginaux. Il se
traite au niveau de l’offre.
Les deux points de vue, honnêtement
Du côté des pouvoirs publics, ces chiffres ressemblent à une réussite.
L’objectif affiché de la réforme des aides était précisément de recentrer l’argent public
sur les niveaux où l’apprentissage change une trajectoire — le CAP, le bac pro, le jeune
sans réseau — et de cesser de subventionner des recrutements de bac+5 que les entreprises
auraient effectués de toute façon. Le secondaire progresse de 7,7 %, le supérieur recule :
c’est très exactement l’effet recherché, et il est arrivé plus vite que prévu. Sur le plan
budgétaire, chaque contrat de master non subventionné représente une économie immédiate.
Du côté des CFA et des jeunes du supérieur, l’objection est tout aussi
solide. D’abord parce que le raisonnement « ces entreprises auraient recruté de toute
façon » ne vaut pas partout : dans une PME industrielle de 80 salariés, un apprenti
ingénieur est un pari, pas un effet d’aubaine, et 2 000 € au lieu de 6 000 € peuvent
suffire à l’annuler. Ensuite parce que l’ajustement se fait sur des personnes réelles :
un jeune inscrit en première année de master en alternance qui ne trouve pas d’entreprise
ne bascule pas vers un CAP, il perd son année ou bascule vers la formation initiale
classique — qu’il devra financer autrement. Enfin parce que les établissements ont bâti,
depuis 2018, des sections supérieures entières sur un modèle économique dont l’État vient
de changer les règles en cours d’année, sans transition.
Les deux lectures sont défendables. Ce qui n’est pas défendable, c’est de découvrir en
octobre que la section bachelor n’est remplie qu’à moitié.
Quatre décisions à prendre avant la rentrée
Un : mesurez votre propre écart, pas la moyenne nationale. Sortez le
nombre de contrats signés au 31 août 2025 et comparez-le au 31 août 2026, section par
section. Un CFA qui découvre un − 25 % sur son mastère et un + 10 % sur son bac pro n’a pas
le même problème que la moyenne. La donnée existe dans votre outil de gestion, elle demande
une heure de travail.
Deux : regardez sérieusement le contrat de professionnalisation.
+ 18,6 %, et surtout + 22 % chez les 26 ans et plus : c’est le seul indicateur en franche
hausse du paysage. Une formation existante peut souvent être proposée sous ce statut
moyennant un travail administratif limité, avec un financement OPCO et un public différent —
des adultes en reconversion, souvent plus mûrs et plus assidus. Ce n’est pas une
consolation, c’est un marché qui grandit pendant que l’autre se contracte.
Trois : changez l’argumentaire commercial pour les sections supérieures.
Continuer à vendre « l’apprenti ne vous coûte presque rien » est aujourd’hui faux pour un
bac+5, et un employeur qui s’en aperçoit après coup ne rappelle pas. L’argument qui reste
vrai, lui, est celui du recrutement : dans les métiers en tension, un apprenti en master
formé pendant deux ans coûte moins cher qu’un cabinet de recrutement et se garde plus
longtemps. C’est un discours de directeur des ressources humaines, pas de trésorier.
Quatre : sécurisez la participation de 750 €. Pour toute formation de
niveau bac+3 et au-delà, elle doit être facturée à l’entreprise. Un CFA qui ne l’a pas
intégrée dans ses devis la découvrira dans ses comptes, et un employeur qui la découvre
après signature en fera un litige. Elle doit figurer noir sur blanc dans la proposition
commerciale, à côté du montant de l’aide.
Ce qu’il faudra surveiller à l’automne
Deux inconnues pèsent sur les chiffres de la rentrée. La première est saisonnière :
les mois de juillet à octobre concentrent l’essentiel des signatures, et une baisse de
16 % constatée sur les cinq premiers mois de l’année peut aussi bien s’atténuer que
s’aggraver au moment où se joue le gros du volume. La seconde est réglementaire : le
barème actuel des aides ne court que jusqu’au 31 décembre 2026. Aucun
texte n’est publié pour les contrats qui commenceront en 2027, alors que les entreprises
construisent leurs plans d’alternance dès le printemps.
C’est probablement là que se joue le prochain chiffre. Une aide faible mais connue à
l’avance se gère ; une aide inconnue au moment de décider ne se gère pas — elle se traduit
par un recrutement qui n’a pas lieu.


