Pourquoi le modèle de l’apprentissage des CFA menace de s’effondrer

Pourquoi le modèle de l'apprentissage des CFA menace de s'effondrer

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En cette rentrée 2026, la baisse des dotations de l’État aux régions, destinées à aider les CFA, fait craindre une saignée des formations en apprentissage. Un coup dur qui s’ajoute à des baisses des aides de l’État aux entreprises et aux établissements de formation ces dernières années.

La bulle des CFA est-elle en passe d’éclater ? Huit ans après la réforme ayant libéralisé les formations en apprentissage, les CFA tirent la sonnette d’alarme. Et craignent que “tout le système […] s’effondre comme un château de cartes“. Dixit l’association Régions de France dans une tribune cosignée par la Fnadir, la fédération nationale des directeurs de CFA.

Un décret gouvernemental, en date du 28 mai 2026, a mis le feu aux poudres. Ledit texte faisait passer les dotations de l’État envoyées aux régions pour épauler le fonctionnement et l’investissement des CFA de 134 à 33 millions d’euros. Pour le Centre-Val de Loire, l’enveloppe promise pour 2026 passe de 8,25 à 2 millions d’euros. En 2023, elle représentait encore 19 millions. Objectif affiché du gouvernement : arriver à une addition 0 en 2027.

Nous allons connaître la suppression totale de tous les moyens dont nous disposions” pour aider à la modernisation de CFA ou au maintien de sections d’apprentissage dans des zones moins peuplées, a déclaré à la presse François Bonneau, le président socialiste de la région Centre-Val de Loire, également chargé des questions d’éducation et de formation chez Régions de France.

Une aide indispensable pour de nombreux CFA, devenus des organismes à nécessité de rentabilité depuis la réforme Pénicaud de 2018. “Avec cette loi, on est devenus de vrais chefs d’entreprise“, note Philippe Meyjonnade, président régional de la Fnadir du Centre-Val de Loire. Concrètement, l’État verse une somme par apprentis aux CFA. En d’autres termes, plus une formation ramène des jeunes, plus elle rapportera d’argent. Revers de la médaille, “les petites formations avec peu d’effectifs mais qui sont très utiles aux territoires, leur modèle économique n’est plus viable pour les établissements“.

Le problème concerne par exemple pour “les métiers de l’industrie, où on a un vrai problème de sourcing de jeunes et des boîtes volontaires en nombre“, note Philippe Meyjonnade.

Comment on veut réindustrialiser la France si ces filières ferment parce que les CFA n’ont pas les moyens de les garder ?

Philippe Meyjonnade, président régional de la Fnadir du Centre-Val de Loire

Il cite également certains métiers artisanaux ainsi que l’horticulture, autant de domaines où les besoins de compétences en Centre-Val de Loire sont grands, mais où les filières sont menacées par manque d’effectifs.

Vice-présidente du Centre-Val de Loire déléguée à l’apprentissage, Carole Canette ajoute “les formations sur le maintien à domicile dans la ruralité” à la liste. Jusqu’ici, l’enveloppe de l’État versée aux régions au nom du soutien à l’apprentissage “nous permettait d’aider des formations qui ne trouvaient pas l’équilibre“, et “d’investir dans des plateaux techniques de grande qualité” par exemple. En 2027, avec la suppression du fonds de soutien de l’État aux conseils régionaux, et des budgets de collectivités chaque année plus contraints, “on n’a plus qu’à arrêter de parler aux CFA… Ils nous demandent de l’aide mais on n’a plus les fonds“, fustige l’élue.

Tant la Fnadir que les régions réclament un retour à “une vision régionale” des CFA, pré-réforme de 2018. “Jusque-là, une grande partie des financements des CFA passaient par les régions, qui regardaient à quels endroits il y avait besoin de formation, et qui faisaient de la régulation d’effectifs. Et donc de l’aménagement du territoire“, se souvient Carole Canette. La loi de 2018 a “totalement libéralisé, n’importe qui a pu créer son CFA pour peu qu’il y avait assez de jeunes pour que la formation soit rentable“. En somme, “on a remplacé des missions de service public par un système marchan“, selon la vice-présidente du conseil régional.

Résultat, un effet d’aubaine retentissant : Entre 2018 et 2026, le nombre de CFA est passé de 40 à 113 en Centre-Val de Loire. De quoi créer “une concurrence énorme entre les établissements, et une pression sur les CFA historiques“, regrette Philippe Meyjonnade. Avec, à la clé, des formations pas toujours de la plus haute qualité.

Désormais, il vaut mieux faire des formations “bankable” qui ne coûtent rien plutôt que des formations tendues en zone rurale ou avec un bon accompagnement. On a de nombreux CFA qui font du trois quarts en distanciel, et qui sont rémunérées autant que les CFA qui mettent un prof en présentiel devant chaque jeune.

Philippe Meyjonnade, président de la Fnadir du Centre-Val de Loire

Et, pendant ce temps, les CFA “historiques” et ceux “qui ont le plus investi” pourraient être “les premiers à s’effondrer“, prophétise Carole Canette.

D’autant que le gonflement du nombre de CFA s’est accompagné d’une hausse du nombre d’apprentis en France, hausse portée par les aides intéressantes à destination des entreprises. En 2020, une boîte de moins de 250 salariés recevait 8 000 euros pour accueillir un apprenti pour sa première année. En 2026, l’enveloppe n’est plus que de 5 000 euros, dans le meilleur des cas. “Il y a eu une bulle qui s’est créée autour des CFA, le gouvernement s’est rendu compte que ça lui coûtait très cher, et il fait éclater la bulle“, selon l’élue.

Il y a eu une bulle qui s’est créée autour des CFA, le gouvernement s’est rendu compte que ça lui coûtait très cher, et il fait éclater la bulle.

Carole Canette, Vice-présidente du Centre-Val de Loire déléguée à l’apprentissage.

Si bien que de nombreux entrepreneurs choisissent de ne plus prendre de jeunes en apprentissage. “Certaines ont envie mais n’ont pas les moyens, ou pas le temps parce qu’elles rencontrent déjà leurs difficultés“, selon Philippe Meyjonnade. Lui-même directeur de l’Aftec, un centre de formation pour alternants en post-bac, il constate “une baisse flagrante depuis trois ans” des entreprises demandeuses. Dans son établissement, “on a connu un pic avec 1 550 apprentis vers 2021, alors qu’on était plutôt sur 1100 avant. Et là, on est en train de se remettre à niveau“, avec un retour à des chiffres d’avant réforme. En 2025, l’Aftec a dû engager un plan de sauvegarde de l’emploi. Après deux licenciements, la trésorerie du centre de formation est désormais “suffisante“, promet son directeur.

Mais tous les CFA n’ont pas cette chance. Au niveau national, sur 220 CFA interrogés en avril 2026 par la Fnadir, 41% se disaient déficitaires en 2025, le chiffre montant à 56% pour 2026. 17% étaient aussi concernés par un plan social à plus ou moins court terme, et un quart disaient n’avoir qu’un mois de trésorerie. Plus de la moitié envisage des fermetures de filières.

En Centre-Val de Loire, “entre un et cinq CFA, dont certains historiques, auront des soucis dans les mois qui viennent” prévient Philippe Meyjonnade. Et parmi eux, le CFA Est-Loiret, plus connu sous le nom trivial de CFA de Montargis. La vénérable institution a fait l’objet de plusieurs articles récents dans les colonnes de La République du Centre, relatant ses mésaventures budgétaires. Le premier annonçait le lancement d’un audit en cette rentrée de septembre. Le deuxième évoquait les craintes de François Bonneau, qui fut président du CFA de Montargis. “Le CFA Est Loiret ne sait pas comment il opérera la rémunération des formateurs aux mois d’octobre, de novembre et de décembre“, alertait le président du conseil régional mardi 25 août devant la presse.

Contactée par Ici Centre-Val de Loire, la nouvelle présidente du CFA de Montargis reconnaît “un contexte en tension“. “Nous restons mobilisés pour garantir la continuité de l’activité, la qualité de la formation et l’accompagnement des apprentis“, soutient Adama Ancile, également élue du conseil municipal de Puiseaux.

Comme ses concurrents, le CFA Est-Loiret a vu son nombre d’inscrits diminuer fortement : 328 en 2025 contre 354 l’année précédente. Pour cette rentrée 2026, “nos agents ont été mobilisés tout l’été pour trouver plus de contrats“, explique Adama Ancile. Résultat, 339 apprenants feront leur rentrée au CFA de Montargis, dont 13 stagiaires encore sans contrat.

La présidente de l’établissement défend elle aussi “l’utilité publique” de formations dispensées par les CFA. “Le public doit aussi avoir accès à toutes les formations, peu importe où il naît et vit“, estime-t-elle. Elle regrette aujourd’hui que le désengagement de l’État. “L’emploi commence par la qualification et par la formation, défend-elle. Il faut une mobilisation de toutes les collectivités et de l’État pour sauver cet écosystème.” “On fragilise la jeunesse et le tissu économique local“, renchérit Carole Canette. Et “on masque le chômage des jeunes par les bons chiffres de l’apprentissage

Contacté par l’AFP, le ministère du Travail a nié tout “désengagement de l’État du financement des CFA“. Il cite “un fonds de soutien” visant à “accompagner les CFA qui pourraient rencontrer des difficultés financières, parallèlement au maintien des dispositifs de soutien à l’apprentissage“. Les conseils régionaux devraient être “partie prenante” de ce fonds de soutien, promet le ministère.

En 2024, il y avait 854 000 apprentis en France selon l’Insee, un record. En 2025, ils n’étaient plus que 768 000.

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