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Face à la multiplication des outils, des contenus et des modalités pédagogiques, comment repenser le digital learning pour qu’il reste simple, utile et efficace ? Clément Meslin, CEO d’Edflex et vice-président d’EdTech France, partage sa vision du marché et les conditions pour mettre en place une bonne stratégie de formation digitale, qui soit réellement au service de l’apprentissage. Des modalités pédagogiques à l’interconnexion entre les outils, en passant par l’essor de l’IA, il plaide pour un écosystème unifié, centré sur l’usage réel des apprenants.
Pour commencer, quel regard portez-vous aujourd’hui sur l’évolution du digital learning en France ?
Ces dernières années, on a assisté à une véritable accélération du digital learning en France. Au moment de la crise sanitaire, lorsque le Covid a rendu obligatoire la distanciation sociale, beaucoup d’entreprises se sont massivement équipées, testant et achetant de nombreuses solutions. Mais depuis 2024, on observe un tournant : ces mêmes entreprises commencent à prendre du recul, à challenger les outils qu’elles ont intégrés, à interroger leur réelle utilité et à mesurer l’engagement des collaborateurs. C’est un peu comme lorsqu’on achète un outil qui semble innovant ou séduisant sur le moment, puis qu’on réalise, deux ou trois ans plus tard, qu’il est peu ou mal utilisé.
Aujourd’hui, on entre dans une phase de rationalisation : les acteurs du marché se rapprochent, certains fusionnent, d’autres sont rachetés. On assiste aussi à une simplification des catalogues de contenus et des écosystèmes d’outils pour améliorer l’accès à la bonne solution, au bon moment, et éviter les plateformes sous-utilisées. C’est une évolution saine, qui traduit une volonté de maturité dans les usages.
Qu’est-ce qui, selon vous, fait qu’une stratégie digital learning fonctionne ou échoue ?
Une stratégie de digital learning échoue souvent lorsqu’elle repose sur une accumulation d’outils non interconnectés ou une surabondance de contenus de formation mal organisés. On a parfois tendance à empiler des milliers de ressources dans une bibliothèque numérique, en pensant bien faire. Mais si ces contenus ne sont ni mis en valeur, ni faciles à trouver, ni intégrés à un parcours clair, ils ne seront pas utilisés par les collaborateurs.
Pour moi, ce qui fonctionne, c’est un écosystème simple, cohérent et pensé à la fois pour les équipes formation et pour les apprenants. J’ai en tête l’exemple de groupes comme EDF ou Orange qui ont mis en place une plateforme unique, avec un point d’entrée unique, souvent un LXP, capable de se connecter au SIRH, au LMS et aux différentes bibliothèques de contenus. Ce type d’approche permet de centraliser l’accès aux formations sur étagère, aux contenus maison, et aux données RH, le tout en offrant une expérience d’utilisation fluide. Je fais souvent le parallèle avec la façon dont nous consommons la musique : ce qui a changé nos usages, c’est l’arrivée de plateformes comme Spotify ou Deezer, qui ont tout regroupé au même endroit, de façon intuitive. Je suis convaincu que la formation en entreprise va suivre la même voie : celle de l’agrégation intelligente et de la simplification des usages.
Entre microlearning, classes virtuelles, mobile learning, social learning, serious game ou encore réalité virtuelle… les modalités et méthodes de formation sont de plus en plus nombreuses. Comment s’y retrouver pour choisir LA ou LES bonnes modalités ?
Pour moi, il faut avant tout proposer une diversité de modalités, parce que chacun apprend différemment. C’est une conviction que je porte depuis la création d’Edflex. Certains préfèrent écouter des podcasts, d’autres vont être plus réceptifs à des formats immersifs comme les simulations ou les jeux de rôle avec de l’IA. J’ai vu récemment des outils bluffants qui permettent de vivre des situations managériales simulées : on interagit directement avec une IA qui joue un rôle, et c’est bien plus engageant qu’un simple module e-learning. Ce type de format peut vraiment parler à certains publics, notamment les plus jeunes ou les profils technophiles. À l’inverse, d’autres préféreront un module structuré ou une vidéo courte.
L’essentiel, c’est de permettre à chacun d’accéder à un contenu qui lui parle, à sa manière, pour développer la même compétence. Si je veux apprendre à gérer mon stress avant de prendre la parole, je dois pouvoir choisir entre un podcast, un module rapide ou même un accompagnement plus pratique. C’est cette souplesse qui rend l’apprentissage plus efficace. Cela dit, en pratique, ce n’est pas si simple à déployer : il faut penser l’écosystème de formation en conséquence, et parfois remettre en question les formats qu’on a l’habitude d’acheter.
En parlant d’IA, de quel œil voyez-vous son déploiement en formation ?
Je pense que l’IA va profondément transformer le monde de la formation, notamment en facilitant la création de modules e-learning. Elle permet déjà de gagner un temps considérable, en générant des contenus qu’on modifie ensuite à la volée, là où, auparavant, tout passait par des processus plus longs et plus humains. Bien sûr, cela bouscule certains métiers : des postes vont probablement disparaître, mais d’autres vont émerger. C’est une évolution logique. Ce que je trouve particulièrement prometteur, c’est l’impact de l’IA sur la personnalisation de l’apprentissage. On a beaucoup parlé d’adaptive learning ces dernières années, sans que ça prenne vraiment forme. Mais avec l’IA, si on alimente bien les systèmes – avec les bonnes données et les bons contenus – on peut réellement adapter les parcours de formation à chaque individu. Les modèles sont désormais capables de proposer des ressources ciblées, de manière beaucoup plus fine et pertinente que ce qu’on arrivait à faire manuellement. C’est là, selon moi, que l’IA va apporter le plus de valeur : en rendant la formation plus personnalisée, plus accessible, et mieux intégrée aux besoins quotidiens des apprenants.
Pourquoi est-il important aujourd’hui de proposer une stratégie multimodale ?
Je suis convaincu qu’on ne peut plus former tout le monde de la même manière. Dans une entreprise, qu’elle soit petite ou de la taille d’Orange, il y a une telle diversité de profils qu’un format unique ne peut pas convenir à tous. Un directeur très pris par son agenda n’aura pas les mêmes attentes qu’un collaborateur plus disponible et curieux, qui aime se former régulièrement. Chacun a aujourd’hui des habitudes de consommation différentes, façonnées par les usages digitaux et les plateformes qu’on utilise au quotidien. Certains préfèrent des formats courts et visuels comme sur Instagram, d’autres vont davantage vers des contenus écrits ou audio. C’est pareil pour la formation : on est passés d’un modèle linéaire, presque uniforme — comme à l’époque des six chaînes de télé — à un modèle ultra diversifié, où chacun choisit comment, quand et avec quel format il souhaite apprendre. Pour moi, une stratégie multimodale, c’est simplement une réponse cohérente à cette évolution. La formation doit s’adapter à ce nouveau monde, où tout est accessible, personnalisable et multiple.
Comment réussir à combiner les modalités sans créer de confusion ni alourdir les parcours de formation ?
Je pense que l’IA va jouer un rôle clé pour structurer intelligemment les parcours multimodaux. Je prends l’exemple de ce qu’on fait chez Edflex, avec notre assistant Edflex Copilot : il permet à chaque collaborateur de formuler un besoin, comme « je veux progresser sur la prise de parole en public », et il va proposer le bon contenu, au bon format, au bon moment. C’est une aide précieuse pour éviter de se perdre dans des bibliothèques de contenus trop denses et pour simplifier l’accès à la bonne ressource. Mais cela ne suffit pas. L’humain garde une place centrale, notamment dans la conception des parcours. C’est essentiel de penser la progression pédagogique, de choisir l’ordre et la logique des formats : commencer par une vidéo courte, enchaîner avec un podcast, éviter de placer un module trop long au mauvais moment… L’IA n’est pas encore capable de faire ça avec justesse. C’est pourquoi il faut toujours une équipe pour assurer cette cohérence, réfléchir au rythme, au contenu et à l’expérience globale. C’est ce duo humain/technologie qui permet de mixer les modalités sans alourdir ou complexifier inutilement les parcours.
Existe-t-il un risque de “trop-plein” si l’on mixe trop de modalités digitales différentes ?
Oui, il y a clairement un risque de « trop-plein » si on multiplie les modalités digitales sans les organiser de manière cohérente. Si l’accès à la formation devient trop complexe, mal pensé ou mal intégré dans le quotidien des collaborateurs, leur réflexe ne sera pas d’utiliser les outils internes, mais de faire une recherche sur Google ou d’aller sur YouTube. Et c’est un vrai enjeu aujourd’hui : beaucoup d’entreprises investissent dans des outils de formation, mais si l’expérience utilisateur n’est pas fluide, ces outils sont tout simplement contournés. L’objectif, selon moi, c’est d’aller vers une formation intégrée, presque invisible, qui s’adapte aux moments de vie du collaborateur. Je rêve d’un système où les bons contenus apparaissent directement dans Slack ou dans mon agenda électronique, pour m’aider à me préparer à une prise de parole ou à un rendez-vous important. Ce sera, à mon sens, une transformation stratégique majeure : passer d’un modèle où l’on va chercher la formation à un modèle où la formation vient à nous, de façon pertinente, personnalisée et non intrusive.
Un dernier mot pour les responsables formation qui vous lisent ?
Je dirais simplement ceci : pour que les outils de formation soient vraiment stratégiques et, surtout, utilisés, il faut absolument penser à deux choses. D’abord, à leur capacité à s’intégrer dans l’environnement digital existant. Et je parle ici des outils du quotidien, pas uniquement du LMS ou du SIRH. Je suis convaincu qu’il vaut mieux être intégré dans Teams, là où les collaborateurs travaillent vraiment, que dans une plateforme à laquelle ils ne se connectent que deux fois par an. C’est ça, le vrai “learning in the flow of work”. Trop souvent encore, on achète une solution qu’on enferme dans un système isolé.
Ensuite, il faut simplifier l’accès à la formation, qu’elle soit produite en interne ou en externe. On est sortis de l’époque où l’on achetait une plateforme pour chaque thématique. Aujourd’hui, il faut rationaliser, privilégier des solutions capables de couvrir un spectre large, avec des contenus variés, tout en gardant la possibilité d’aller chercher ponctuellement de l’expertise plus pointue. C’est ce double mouvement — intégration et simplification — qui, à mon sens, donnera à la formation toute sa place dans la stratégie de l’entreprise.



